Par Jeanne Auberger
Convaincue que l’accès à l’information est une arme politique, Sabina Aliyeva, jeune réfugiée politique biélorusse à Vilnius s’est engagée à l’adolescence pour les droits humains. Portrait d’une réfugiée qui aime son pays.

Sabina Aliyeva, exilée en Lituanie, n’est pas retournée en Biélorussie depuis 2020.
Crédit : Jeanne Auberger
Quand on rencontre Sabina Aliyeva dans un coffe shop de Vilnius qui rendrait jaloux tous les bobos parisiens, on est saisi par l’énergie et la simplicité qui émanent de cette jeune femme de 24 ans. Aussi à l’aise que souriante elle est très heureuse de se prêter à l’exercice. Difficile de croire que quatre procédures judiciaires ont été ouvertes contre elle dans son pays d’origine.
Après avoir commandé un « espresso tonico » au gingembre, la jeune femme au style vestimentaire simple et citadin évoque naturellement le petit village biélorusse dans lequel elle a grandi. De Myasota, Sabina en retient une certaine douceur : « C’est un endroit agréable pour naître parce que c’est là que la culture est la mieux préservée », explique-t-elle avec un grand sourire qui fait apparaitre une jolie fossette sur sa joue gauche. Née dans une famille diversifiée sur le plan culturel et religieux, sa famille n’est pas particulièrement impliquée dans la politique. Mais son père, originaire du Turkménistan, un pays dirigé d’une main de fer depuis son indépendance en 1991, a l’habitude des régimes autoritaires. Il apprend très tôt à sa fille à réfléchir : « Il m’a montré l’exemple pour que je devienne une personne honnête ».
Un décalage avec ses camarades
Cet esprit critique acquis très jeune est renforcé par une professeure d’histoire qu’elle a eu à l’âge de 12 ans : « Elle m’a appris à vérifier les faits, à consulter différentes sources et à toujours me questionner ». Dans un pays où la propagande est omniprésente, les élèves comme Sabina sont précieux : « Impossible ensuite de subir les lavages de cerveau du pouvoir », lance-t-elle fièrement. Mais penser par soi-même dans un pays où l’on vous enjoint à ne pas réfléchir n’est pas si simple. Et Sabina perçoit très vite un fossé se creuser avec certains jeunes de son âge, victimes de la pensée dominante imposée par le régime. Harcelée par ses camarades, qui ne la considèrent pas comme une « vraie » Biélorusse en raison de ses origines turkmènes, elle est marquée par un voyage en Irlande où elle découvre que la diversité peut coexister sereinement : « Quand je suis revenue, je me suis dit : il y a vraiment quelque chose qui cloche ici ».
Ce « quelque chose », elle met du temps à le définir, encore plus à en imputer la responsabilité à un système qui n’est clairement pas fait pour elle : « Il n’y a que deux options : soit on se rabaisse et on s’intègre au système, soit on s’y oppose en devenant qui on veut vraiment être. J’ai choisi la deuxième option ».
Mais les incohérences, à l’école notamment, s’accumulent : des pages manquantes dans les manuels scolaires, des périodes entières effacées : « Je me disais : pourquoi on saute des périodes entières ? Qu’est-ce qui s’est passé ? » Incitée par ses professeurs à fouiller dans les archives, elle découvre les soulèvements réprimés, les tentatives d’indépendance avortées, les acteurs de l’opposition réduits au silence.
S’exiler à 17 ans
À 15 ans, son engagement va prendre une nouvelle dimension lorsqu’un de ses enseignants lui propose d’assister à un atelier organisé à Minsk par une ONG qui milite pour les droits de l’Homme. Cette expérience est une révélation et l’adolescente décide ensuite de rejoindre une organisation qui vient en aide aux étudiants envoyées de manière arbitraire suivre un cursus loin de chez eux. Chaque semaine, elle fait les 2h40 de trajet en train qui séparent son village et la capitale, explore et apprend avant de pouvoir aider les autres : « Je voulais juste que les gens sachent qu’ils ont des droits. Cela peut paraître naïf mais si les gens ont des connaissances, alors ils ont du pouvoir », assure-t-elle. Dans un régime autoritaire, informer est déjà un acte politique.
Si elle est soutenue dans son engagement par une partie de sa famille, elle est aussi mise en garde : « Tu dois faire attention à ce que tu dis en public car même si tu parles de droits humains, tu fais aussi référence à la situation de notre pays et cela peut être dangereux », lui dit-on. Être curieuse oui, prudente aussi. Mais très vite, Sabina ne se reconnaît plus, ni en Biélorussie, ni dans sa famille. A 17 ans, elle part s’installer à Vilnius, une ville où elle ne connait personne mais où elle a été acceptée à l’université : « Avec les Lituaniens, on est si proches géographiquement mais tellement différents. Je voyais la tristesse dans les yeux des Biélorusses et le sourire des Lituaniens ». Sept ans plus tard, elle n’a jamais regretté cette décision.
Dans la capitale lituanienne, un mois après son arrivée à l’université, elle devient présidente de son syndicat étudiant et organise des manifestations, des conférences. En 2020, le président biélorusse Alexandre Loukachenko est réélu pour un sixième mandant avec 80,08 % des suffrages. Grâce à son engagement étudiant, Sabina est contactée pour rejoindre un mouvement important à Vilnius et prouver que les élections sont frauduleuses. Elle devient ensuite le visage de la chaîne de l’ancien prisonnier politique, Sergei Tsikhanovskiy : « Le mari de notre véritable présidente Svetlana », ajoute-t-elle, qui compte plus de 300 000 abonnés en Biélorussie.
Garder espoir pour le futur
A ce moment-là, elle est l’une des seules à prendre la parole dans ces médias à visage découvert, à signer des articles de son vrai nom. Un choix courageux qui a des conséquences : quatre procédures sont ouvertes contre elle en Biélorussie à ce jour et si elle rentrait, elle serait arrêtée. Sa famille, qui n’a pas fui, est interrogée, mise sous pression par les autorités pendant des années avant que celles-ci cessent progressivement.
Aujourd’hui, elle vit toujours à Vilnius où elle a construit une nouvelle vie et s’est fait des amis. Elle a réalisé son rêve : devenir journaliste sportive : « J’ai laissé derrière moi l’époque où l’on me qualifiait « d’activiste » pour me consacrer à un travail que j’aime vraiment ». Protégée par un statut de réfugiée politique, elle dit se sentir en sécurité. Mais l’exil n’a pas été une libération pour autant : « C’est une expérience extrêmement solitaire mais je me sentais déjà seule en Biélorussie donc je ne le regrette pas ». Reste que l’intégration dans un nouveau pays n’est pas toujours simple : « En tant qu’immigré, on est souvent perçu comme un problème». Sabina apprend donc le lituanien qu’elle espère parler couramment un jour, en plus du biélorusse, du russe, de l’ukrainien et de l’anglais.
Elle a désormais cessé son militantisme pour se consacrer à sa carrière de journaliste : « J’ai dû fixer des limites à mon engagement pour pouvoir ensuite écrire pour des médias comme Der Spiegel ». Ce qui compte actuellement pour la jeune femme c’est d’être une journaliste intègre, à qui l’on peut faire confiance et à la déontologie irréprochable. Quand on l’interroge sur le futur qu’elle imagine pour la Biélorussie, elle refuse de se livrer à des spéculations. Mais se montre confiante : « Chaque génération peut briser un cycle. En ce qui concerne mon pays, il ne suffira pas de remplacer Loukachenko. Il faudra renverser le système dans son entièreté ».
Encadré : La Biélorussie, un régime autoritaire sous influence russe
Depuis la réélection contestée d’Alexandre Loukachenko en 2020, la Biélorussie demeure l’un des régimes les plus autoritaires d’Europe. Le président, au pouvoir depuis 1994, a consolidé son contrôle à la faveur d’un scrutin largement dénoncé comme frauduleux et suivi de manifestations massives réprimées avec violence.
Cinq ans plus tard, la répression reste au cœur du système politique. Arrestations, exils forcés et emprisonnements d’opposants se poursuivent, tandis que les médias indépendants sont muselés ou contraints de quitter le pays.
Des organisations de défense des droits humains estiment que plus d’un millier de prisonniers politiques sont encore détenus, souvent dans des conditions dénoncées comme inhumaines.
Face à cet isolement, le pouvoir biélorusse adopte une stratégie pragmatique : la libération ponctuelle de détenus politiques afin d’obtenir un allègement des sanctions occidentales. Plusieurs centaines de prisonniers ont ainsi été libérés depuis 2024, sans que cela n’entraîne une réelle libéralisation du régime.
Sur le plan international, Minsk reste étroitement aligné sur Moscou. Le pays sert notamment de soutien logistique à la Russie dans la guerre en Ukraine, renforçant sa dépendance politique et militaire vis-à-vis du Kremlin. L’opposition, largement exilée, continue de dénoncer l’illégitimité du régime, mais son influence à l’intérieur du pays demeure limitée par la peur et la répression.
