Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, les failles dans l’architecture sécuritaire du flanc est de l’Europe apparaissent au grand jour. Face à ces enjeux, les jeunes lituaniens que nous avons rencontrés gardent la tête froide, et pensent que le réarmement des pays européens est une priorité pour dissuader l’ogre russe.

Ričardas, Adelė, Ona et Smiltė, au café Strange Love, à Vilnius. Ces quatre Lituaniens étudient les relations internationales et le journalisme à l’Université de Vilnius. / Martin Bot
« Je n’ai jamais été convaincu par l’Otan. J’ai toujours su qu’il s’agissait d’un tigre de papier et Poutine le sait aussi, d’ailleurs. » Mercredi 1er avril, dans une interview au quotidien britannique The Telegraph, le président des États-Unis Donald Trump n’y est pas allé avec le dos de la cuiller. Il reproche à ses alliés de ne pas le suivre dans ses tribulations iraniennes. Avec une bonne dose de mauvaise foi, il menace de quitter en conséquence l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, le dispositif qui régit depuis 1949 les mécanismes de défense mutuelle entre pays européens et d’Amérique du Nord. Rappelons que l’article 5 de l’OTAN prévoit une réaction commune dans le cas où l’un des membres subi une attaque armée. En l’occurrence, ce sont les États-Unis et Israël qui ont agressé l’Iran, illégalement au regard du droit international.
Pour la Lituanie, géographiquement prise en étau entre la Russie et son allié biélorusse, la survie de l’alliance atlantique est pourtant prioritaire. Pour mieux comprendre comment se positionne la jeune génération depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et le retour de Donald Trump au pouvoir en 2025, Vytis a interrogé quatre étudiants lituaniens, qui ont accepté de débattre entre eux. Ona et Adelė sont en licence de sciences sociales et relations internationales à l’Université de Vilnius, tandis que Smiltė et Ričardas sont inscrits à l’Institut de journalisme.
Vytis : En 2022, la Russie a envahi l’Ukraine. En Lituanie, la conscience de cette menace était déjà vive auparavant. Pourriez-vous chacun expliquer comment cet événement a fait évoluer votre perception ?
Adelė : Je pense que cette invasion a cristallisé l’idée de la menace que représente la Russie pour nous. Nous avons une longue histoire d’occupation russe, que ce soit sous la Russie tsariste ou l’URSS, donc beaucoup d’entre nous vivaient déjà avec cette peur latente. L’invasion nous confirme que la menace n’a rien de lointain ou d’hypothétique. Nous ne pouvons pas considérer notre sécurité comme acquise.
Ona : Je n’ai pas grandi dans ce même contexte de peur. Je viens d’une famille franco-lituanienne et, jusqu’à récemment, quand on me demandait si j’avais peur de vivre près de la Russie ou de la Biélorussie, je répondais toujours non. J’avais confiance dans le fait que la Lituanie fait partie de l’OTAN et de l’Union européenne. J’étais assez jeune — 14 ans — quand l’invasion a commencé, et je n’étais pas très consciente des enjeux mondiaux. C’est grâce à mes études et aux discussions sur le déclin de l’ordre libéral international que j’ai commencé à voir s’affaiblir le système fondé sur des règles dans lequel je croyais. L’agressivité de la Russie est devenue plus claire pour moi.
Smiltė : Pour les Lituaniens, le sentiment de menace russe est presque une expérience métaphysique. Mes parents ont presque 60 ans, ils ont vécu la période soviétique. Ma grand-mère a été déportée en Sibérie à l’âge de six ans. Ce sont des traumatismes collectifs très profonds. Même si je suis née en 2006, dans une Lituanie indépendante, quand mes parents parlent du passé, cela me paraît très réel. Donc, quand l’invasion a commencé, c’est comme si les gens mettaient des mots sur ce sentiment de menace dont ils ont hérité.
Ričardas : La guerre a clairement réveillé les gens. Pour moi, elle a aussi montré que nous n’avons rien appris de l’histoire. À cause de cela, l’idée d’un monde pacifique finit toujours par s’évanouir. Pour nous, un facteur important est la proximité de la guerre. Nous subissons fréquemment des incidents, avec des incursions de drones et de ballons en provenance des pays voisins. C’est pourquoi il y a davantage de soutien pour augmenter le budget de la défense.
Cette augmentation des dépenses de défense — 5,4 % du PIB lituanien en 2026 — est-elle appropriée selon vous ?
Adelė : Je soutiens cette augmentation. Nous ne pouvons pas compter uniquement sur l’OTAN, et nous devons contribuer à notre échelle. Investir dans la défense peut conduire à limiter les dépenses ailleurs, dans le social par exemple, mais c’est un compromis qui vaut le coup, car sans sécurité, on ne construit rien.
Ona : La Lituanie atteignait déjà les objectifs de l’OTAN auparavant, contrairement à certains pays d’Europe de l’Ouest. Il y a aujourd’hui un sentiment que l’Europe a trop compté sur les États-Unis. Je pense qu’augmenter les dépenses de défense est nécessaire, et la Lituanie peut se le permettre. Le pays s’est énormément développé en 30 ans.
Smiltė : Je pense que nous faisons globalement bien les choses, même si la bureaucratie ralentit tout. En revanche, je ne suis pas sûre que notre armée soit totalement adaptée à la guerre moderne, notamment en ce qui concerne les drones et les menaces hybrides.
Avec le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis, y a-t-il des inquiétudes concernant la capacité de l’OTAN à réagir le Jour J ? La Lituanie fera tout pour garder Trump « dans le bateau » ?
Adelė : C’est difficile, mais pour l’instant, nous n’avons pas beaucoup d’alternatives. Cependant, nous ne devons pas tout accepter sans condition. L’OTAN doit rester fondée sur l’égalité et la responsabilité.
Ričardas : Donald Trump a récemment comparé l’Europe à un « enfant ». Évidemment, c’est un peu condescendant. Mais il faut avoir en tête que ce qui motive Donald Trump, c’est de se faire mousser. Il veut être le sauveur, obtenir un prix Nobel de la paix, etc. Il ne comprend pas les arguments moraux, donc il faut l’amadouer avec des arguments pragmatiques. L’Europe doit lui faire comprendre que si l’Ukraine gagne, les États-Unis peuvent eux aussi en tirer beaucoup de bénéfices, économiques notamment. Cela peut aussi porter auprès des membres de son administration, comme Marco Rubio.
Smiltė : Pour compléter ton point, je dirais qu’on observe une diminution de ce qu’on appelle la politique fondée sur les valeurs, surtout aux États-Unis, et c’est très visible avec la politique de Trump. Il raisonne plutôt en termes de transactions, de « deals ». Cela crée de l’incertitude et peut devenir une menace en soi. Au final, chaque pays doit comprendre qu’il ne peut pas dépendre entièrement des autres. Chaque nation doit être prête à se défendre elle-même.
Ona : Toujours est-il que Lituanie fera tout pour maintenir de bonnes relations avec les États-Unis, quel que soit le président. Les États-Unis restent notre allié le plus puissant. Il y a une approche pragmatique : même en cas de désaccord, on privilégie l’alliance. Cette année, lors de la conférence de Munich, Emmanuel Macron a défendu de nouveau l’idée d’une plus grande autonomie française et européenne par rapport aux États-Unis. En Lituanie, un tel discours n’existe pas vraiment. Pour nous, c’est d’abord les États-Unis, puis la Lituanie.
Smiltė : Ça me fait penser à quelque chose sur Macron. J’avais aimé ses grands discours sur l’avenir de l’Union européenne. Où est passée son ambition ? L’Europe a besoin de leadership !
Justement, sur la défense européenne : il y a quelques semaines, Emmanuel Macron a prononcé un grand discours sur le parapluie nucléaire français. Malgré cette ouverture, la Lituanie a répondu qu’elle préférait s’en passer et continuer à miser exclusivement sur les garanties américaines. Que pensez-vous de cette proposition française, et plus largement, de l’idée d’autonomie stratégique européenne ?
Ona : Je pense en tout cas qu’il faut éviter de stocker des ogives près de la frontière russe, car la Russie pourrait voir cela comme une provocation. Il ne faut pas rajouter des tensions.
Smiltė : Je ne suis pas totalement en désaccord, mais je pense au mémorandum de Budapest [en 1994, sous l’égide des États-Unis et de la Russie, l’Ukraine et d’autres ex-républiques soviétiques renoncent aux ogives nucléaires présentes sur leur sol, en l’échange du respect de leur intégrité territoriale]. L’Ukraine a renoncé à ses armes nucléaires en échange de garanties de sécurité, et aujourd’hui, on voit le résultat. Si elle les avait encore, la Russie ne l’aurait probablement pas attaquée. Donc cela montre qu’on ne peut pas totalement faire confiance aux garanties quand elles existent.
Quelles garanties seraient néanmoins les plus crédibles ?
Ričardas : Je suis d’accord que placer des armes nucléaires près de la Russie pourrait être perçu comme une provocation. Mais, avec des régimes autoritaires, quoi qu’on fasse, cela sera interprété négativement. Donc, le plus important est de renforcer les capacités de l’Europe et de chaque pays, pour ne pas dépendre uniquement des États-Unis.
Adelė : Si une guerre impliquant plusieurs grandes puissances éclatait, le rôle des armes nucléaires changerait complètement les règles du jeu. Mais au final, ces armes n’ont pas vraiment de sens, car elles conduisent à une destruction mutuelle.
Ona : Nous n’avons jamais eu d’armes nucléaires, donc notre perception est différente de celle de la France. Et même si cela peut provoquer la Russie, on voit que le déploiement de soldats allemands en Lituanie [brigade de 5000 hommes, opérationnelle d’ici à 2027] n’a pas entraîné de réaction franche. Pourtant, peut-être que cette présence militaire concrète est plus dissuasive qu’une arme nucléaire.
Que pensez-vous de cette brigade allemande en Lituanie ? Est-ce une vraie garantie de sécurité ? Plus largement, pensez-vous qu’une armée européenne commune soit possible ?
Adelė : Je pense que la coopération est essentielle, mais je ne suis pas favorable à une armée européenne unique. Chaque pays devrait garder son armée et coopérer avec les autres. Fusionner toutes les armées poserait trop de problèmes de coordination.
Ona : Je suis d’accord. Nous n’avons même pas de constitution européenne commune, alors une armée commune semble irréaliste. L’OTAN permet déjà une coopération importante. Il faut plutôt améliorer ce qui existe.
Smiltė : Une armée européenne serait une utopie aujourd’hui. L’Europe a déjà du mal à se mettre d’accord sur des sujets évidents, comme l’aide à l’Ukraine, à laquelle la Hongrie s’oppose systématiquement.
Ričardas : Cela nécessiterait énormément de préparation. Les pays européens ont des perceptions différentes des menaces. Il vaut mieux que chaque pays renforce ses propres capacités, tout en coopérant dans le cadre de l’OTAN.
Smiltė : Concernant la brigade allemande, il y a une variable politique : en cas de guerre, l’Allemagne devra prendre une décision au Bundestag pour intervenir. Ce n’est pas automatique, ce qui limite la garantie.
Quelque chose à ajouter pour conclure ?
Ona : J’aimerais ajouter deux mots, au nom, je le crois, de tous les Lituaniens : « Slava Ukraini ! » [« Gloire à l’Ukraine ! »]
Les autres : « Heroïam slava ! » [« Gloire aux héros ! »]
