Accueil / Societe / « Je suis autant attachée à la langue lituanienne que russe » : en Lituanie, la double appartenance des communautés russophones

« Je suis autant attachée à la langue lituanienne que russe » : en Lituanie, la double appartenance des communautés russophones

Par Jeanne Auberger et Pauline Gable

Aujourd’hui, 5% de la population lituanienne appartient à la minorité russe, notamment en raison du passé soviétique du pays. Mais alors que la Lituanie serre la vis sur l’utilisation de la langue russe en réponse à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ces communautés se retrouvent tiraillées entre héritage familial et sentiment d’appartenance nationale.

Journée de la culture russe célébrée traditionnellement en juin à Vilnius, ici en 2015.

Adossés contre un petit tableau en ardoise verte, les élèves prennent tour à tour la parole devant leurs camarades. Certains bégaient, butent sur un mot ou se trompent de prononciation. L’exercice du jour : lire à haute voix une énigme imprimée en lituanien sur des petites bandes de papier. Derrière eux, une télévision projette des photographies de costumes traditionnels lituaniens. Un blason du chevalier Vytis, emblème de la Lituanie, est placardé sur le même mur.

La leçon se déroule à Vilnius, capitale de la Lituanie, dans une salle de classe de l’école Žaros Gimnazija. Presque tous les élèves sont nés dans le pays mais à l’âge de 14 ans, tous ne maîtrisent pas encore la langue nationale. Et pour cause, la plupart d’entre eux ont grandi avec le russe pour langue maternelle. Les sonorités de certains prénoms – Anastasija, Nikita, etc – marquent d’ailleurs leur appartenance à la culture russe. « L’une de mes élèves ne décroche même pas un mot, elle refuse de parler lituanien », fait remarquer son enseignante de nationalité russe, Irina Delgiado indiquant d’un geste de la tête une adolescente discrète assise au fond de la salle. 

Des communautés russophones localisées

Au total, Žaros Gimnazija accueille 900 élèves de diverses nationalités : lituanienne d’abord, mais aussi russe, polonaise, biélorusse ou ukrainienne. Sa spécificité ? L’établissement scolaire dispense des cours en russe, pour des élèves dont c’est la langue natale, tout en visant la maîtrise du lituanien à la fin du cursus à 18 ans. « On cherche aussi à les éveiller à la culture, à l’Histoire et aux traditions lituaniennes. C’est indispensable pour leur intégration », ajoute Irina Delgado. Dans sa salle de classe, le russe et le lituanien coexistent naturellement. Les affiches aux couleurs pastel sont traduites dans les deux langues. Et le long des étagères, un ouvrage en russe sur le pédagogue Janusz Korczak est rangé à côté d’un album illustré sur Jonas Basanavičius, signataire de la déclaration d’indépendance de la Lituanie.

Dans la salle de classe d’Irina Delgiado, des livres en russe et en lituanien sont accessibles aux élèves. Crédit photo : Jeanne Auberger

L’établissement scolaire se situe à Nuaujoji, un quartier résidentiel de l’est de Vilnius où s’alignent les barres d’immeubles de l’ère soviétique. Le voisinage est aussi connu pour sa diversité ethnique : « Quand je vais au supermarché ou au terrain de basket, je parle russe la plupart du temps. Mais j’ai aussi des copains d’enfance avec lesquels je discute en lituanien », raconte d’une voix forte Nikita, élève à Žaros Gimnazija et habitant du quartier. Outre la capitale, les communautés russophones de Lituanie se concentrent principalement dans la région de Klaipėda, sur la côte ouest au bord de la mer Baltique, et autour de la ville de Visaginas, au nord-est du pays.

« Il y a eu d’importants flux migratoires au moment de l’Union soviétique. Par exemple, le projet de construire une centrale nucléaire à Visaginas avait attiré un grand nombre de Russes qualifiés dans la région », raconte Aleksandra Kuczyńska-Zonik, politologue à l’Université Catholique de Lublin et spécialiste des minorités ethniques dans les pays baltes. Mais dès le Moyen-Âge, des populations parlent russe en Lituanie. « Je dirais qu’une partie de la communauté russophone actuelle est une minorité nationale, et non une diaspora, car ces personnes sont installées depuis plusieurs générations en Lituanie », poursuit l’universitaire.

Parmi les russophones, il y a aussi des immigrés russes primo-arrivants. C’est le cas d’Irina Delgiado, installée dans la capitale lituanienne depuis 2009. L’enseignante de 41 an, aux cheveux roses coupés au carré, est venue vivre à Vilnius par amour, après avoir entretenu une relation à distance avec un Lituanien pendant plusieurs années. Parfaitement intégrée dans son nouveau pays, elle maintient un lien avec sa langue maternelle à l’école – elle donne cours en russe – et avec sa fille et son mari. Pas question cependant d’occulter la langue de son pays d’adoption : « C’était très important pour moi d’apprendre la langue du pays dans lequel je vis, qui m’a accueillie. De la même manière, je ne voulais pas que ma fille parle uniquement russe. Je veux qu’elle comprenne que sa maison, c’est ici, en Lituanie », explique-t-elle avec conviction malgré un anglais quelque peu hésitant. 

Les barres d’immeubles du quartier résidentiel russophone de  Nuaujoji, à l’est de Vilnius, gardent une forte empreinte de l’ère soviétique. Crédit photo : Jeanne Auberger

Selon le recensement de 2021, 5% de la population lituanienne appartient à la minorité russe. Bien moins que dans les autres pays baltes voisins. La minorité russe représente en effet près d’un quart de la population en Estonie et en Lettonie. « Les communautés russophones de Lituanie ne sont pas très engagées politiquement. Jusqu’en 2022, il y avait l’Alliance Russe, un parti politique visant à défendre les intérêts des minorités russes, mais il n’a jamais suscité beaucoup d’adhésion et a fini par être dissous au moment de la guerre en Ukraine », décrypte Aleksandra Kuczyńska-Zonik. 

Maîtriser la langue russe ne signifie pas nécessairement appartenir à cette minorité. « Le mot russophone est un terme très général pour désigner les personnes qui utilisent le russe », explique la chercheuse. Parmi ces locuteurs natifs, certains s’identifient comme Biélorusses ou Ukrainiens. Des minorités qui représentent respectivement 1% et 0,5 % de la population. S’ajoutent en outre des générations de Lituaniens ayant appris le russe lorsque l’Union Soviétique imposait l’apprentissage de la langue dans toutes les écoles de son territoire.

Souveraineté nationale post-soviétique

« Après le recouvrement de l’indépendance de la Lituanie en 1991, la politique s’est concentrée sur la promotion de la langue nationale », poursuit Aleksandra Kuczyńska-Zonik. Marqué par la violence du régime communiste, le jeune pays pousse la réintroduction du lituanien dans les programmes scolaires, et dans toutes les institutions étatiques. Mais la culture populaire soviétique persiste. Une génération d’enfants grandit avec les programmes jeunesse de la chaîne télévisée Nickelodeon, diffusés en russe dans les États post-soviétiques.

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, fortement condamnée en Lituanie, les autorités serrent la vis sur l’utilisation de la langue russe. Depuis janvier 2026, tous les employés du tertiaires doivent obligatoirement communiquer en lituanien avec la clientèle. La municipalité de Vilnius impose par ailleurs l’inscription des enfants nouvellement arrivés de pays hors Union européenne dans une école primaire lituanophone. Progressivement, la langue russe se perd au profit de l’anglais parmi les jeunes lituaniens. 

A l’évocation de ce conflit, un mot tout sauf anodin surgit dans la conversation entre les élèves : « russophobie ». Anastasija, quatorze ans, lituanienne d’origine biélorusse, affirme avoir déjà ressenti de l’hostilité quand elle s’exprimait. Ce sentiment de rejet n’est cependant pas partagé par tous ses camarades, ni par sa professeure : « Les Lituaniens apprécient vraiment que les étrangers fassent l’effort de parler leur langue ». Même si pour la plupart de ses élèves, le russe reste la langue dans laquelle ils sont le plus à l’aise, presque tous sont nés en Lituanie et connaissent – par conséquent – la langue, l’Histoire et la culture de ce pays. L’objectif d’Irina est donc de les rassurer, de leur faire comprendre que parler lituanien ne peut « qu’être une bonne chose » pour eux. 

258 millions de russophones dans le monde

Le russe lui, est plutôt utilisé comme une langue d’habitude, de facilité. Maîtrisée par 258 millions de personnes dans le monde selon l’ONU, cette langue n’a pas disparu dans les anciens pays du bloc soviétique, y compris en Ukraine : « Cela ne signifie pas que les locuteurs russes adhèrent à la propagande du Kremlin ou soutiennent le régime de Poutine. C’est avant tout un outil de communication très utile », justifie Aleksandra Kuczyńska-Zonik. 

S’ils souhaitent poursuivre leurs études, les jeunes russophones de Lituanie n’ont pas le choix que de maîtriser le lituanien : l’examen national équivalent du bac se passe exclusivement en lituanien et il n’existe aucune faculté en langue russe dans le pays. Cette perspective en effraie d’ailleurs certains, à l’instar d’Anastasija qui bondit en sortant les mains de son large sweatshirt noir : « C’est la chose qui me terrifie le plus dans ma vie », avoue l’adolescente à l’évocation de ce futur étudiant 100% en lituanien. « Il s’agit d’une identité dualiste. Ils perpétuent les traditions russes, parlent cette langue à la maison et en même temps ils sont attachés à la Lituanie, célèbrent sa fête nationale et utilisent le lituanien dans les démarches administratives », développe Aleksandra Kuczyńska-Zonik. Et même si Anastasija semble inquiète, elle abonde dans ce sens, « Je suis attachée à 50-50 à ces deux langues». Nikita, lui, est formel : « Le lituanien c’est ma langue de cœur », sourit-il en mimant un cœur avec ses mains.

Irina Delgiado (à gauche), professeure d’éducation morale, et Ieva Stančiauskienė (à droite), professeure de langue lituanienne, à l’école russophone Žaros Gimnazija, en Lituanie. Crédit photo : Jeanne Auberger

Sign Up For Daily Newsletter

Stay updated with our weekly newsletter. Subscribe now to never miss an update!

[mc4wp_form]

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *