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A Vilnius, la difficile préservation de l’héritage juif

Martin Bot et Pauline Gable

Autrefois le cœur battant de la culture yiddish et berceau des Litvaks, la capitale de la Lituanie tente de sauver les vestiges d’un héritage juif presque effacé par la Shoah.

L’empereur Napoléon l’avait baptisée la « Jérusalem du Nord ». Depuis la fin du Moyen-Âge, s’épanouit à Vilnius une communauté juive florissante, qui fait de la ville l’un des principaux centres spirituels du monde ashkénaze. Lors de la campagne de Russie, l’Empereur des Français y stationne quelque temps. En 1812, les troupes françaises sont accueillies en libérateurs dans cette ville intégrée depuis 1795 dans l’empire russe. Selon la légende, le Corse rencontre sur son chemin des Juifs de la ville, en pleurs. Lorsqu’il leur demande ce qui cause leur chagrin, ces derniers lui expliquent qu’ils versent une larme en mémoire de la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains. Un épisode qui a eu lieu près de 2000 ans auparavant. Marqué par la permanence de cet attachement, Bonaparte aurait alors, selon la légende, donné son surnom à l’actuelle capitale de la Lituanie. 

Cette histoire nous est racontée par Aušra Mikulskienė, notre guide dans les quelques rues qui constituent le “petit ghetto” de la ville, non loin de l’hôtel de ville. Depuis quelques années, cette guide de formation s’est prise de passion pour l’histoire des Litvaks, les Juifs de Lituanie. Elle a parcouru l’entièreté du pays, sur la trace des “shtetls”, mot qui désignent des villages ou quartiers juifs en yiddish, la langue parlée par les Juifs d’Allemagne, de Pologne et de Lituanie. 

On estime qu’ils étaient 220 000 Juifs avant la Seconde Guerre mondiale. Durant l’occupation allemande (1941-1944), 96 % d’entre eux ont été assassinés par les forces du IIIe Reich, aidées par des collaborateurs lituaniens. Dès l’arrivée des nazis, ils sont enfermés dans deux ghettos, un plus petit au centre de Vilnius, et un autre plus grand. La quasi-totalité des Juifs de Vilnius sont assassinés, en l’espace de quelques mois. “Environ 11 000 personnes sont enfermées dans le petit ghetto, que nous parcourons aujourd’hui. Beaucoup ont été fusillées dans une forêt à proximité”, retrace Aušra Mikulskienė. 

“Žydų gatvė”, rue juive en Lituanien, colonne vertébrale de l’ancien ghetto de Vilnius. / Crédits : Pauline Gable.

Situé au cœur de ce qui était autrefois le quartier juif, adjacent au site de la grande synagogue de Vilnius, se dresse un monument, pas impressionnant en lui-même, mais qui rappelle un personnage mythique de l’histoire juive de Vilnius. Le Gaon de Vilna (“Le Génie de Vilnius”), né en 1720, est l’une des plus éminentes références pour quiconque étudie la Torah. Aussi connu sous le nom de rabbin Eliyahou ben Shlomo Zalman, il a défendu une vision conservatrice de la religion, créant le courant des Mitnagdim (“opposants”), pour contrer l’émergence au XVIIIème siècle du judaïsme hassidique, davantage porté sur les émotions et le mysticisme que sur l’étude de la loi juive. Il meurt en 1797. 

Le Gaon de Vilnius. / Crédits: Musée national de Cracovie

Statue du Gaon de Vilnius située sur le site de la Grande Synagogue / Crédits : Pauline Gable

Chantier de la Grande Synagogue de Vilnius. / Crédits : Pauline Gable

A la place de ce terrain vague, ruines d’une école maternelle fermée en 2018, s’est tenue pendant trois siècles la Grande Synagogue de Vilnius. Elle contenait douze salles de prières, une bibliothèque, ou encore des bains. “Aujourd’hui, il y a un débat pour savoir s’il faut la reconstruire, mais la question est complexe, car il n’y a plus assez de communauté pour l’utiliser”, explique Aušra Mikulskienė, notre guide sur les traces des Litvaks. Les opinions divergent : certains veulent en faire un espace de partage, tandis que d’autres sont partisans d’une reconstruction à l’identique. C’est le cas de Faina Kukliansky, présidente de l’association des Juifs de Lituanie. Elle a refusé de répondre aux questions de Vytis. 

Façade de la Grande Synagogue en 1934. / Crédits : Szukamy Polski

Reconstitution de la cour de la grande Synagogue / Crédits : Musée de la Diaspora de Tel Aviv.

Au détour d’un restaurant ou d’une boutique de mode, des graffitis ornent certains murs de l’ancien ghetto de Vilnius. / Crédits : Pauline Gable

Ces reproductions d’images d’archives font partie du projet d’art urbain #WallsThatRemember (ou #SienosPrisimena en lituanien), initié par Lina Šlipavičiūtė-Černiauskienė. Soutenu par la municipalité, ce projet d’art contemporain est un hommage au passé juif de la ville. “Avec l’aide et les conseils de la Communauté Juive de Vilnius, j’ai cherché des photographies qui reflètent la diversité et la beauté du quotidien dans le quartier juif. Mon objectif était de montrer que ces gens étaient comme nous, avec leur propre routine; leurs propres joies et leurs propres chagrins”, a expliqué l’artiste lituanienne dans une interview pour le magazine Made In Shoreditch.

Vilius Kavaliauskas devant le Palais des Sports de Vilnius, qu’il souhaite voir rénové depuis des années. / Crédits : Pauline Gable

Journaliste, homme politique rattaché au parti social-démocrate, Vilius Kavaliauskas a consacré de nombreuses années de sa vie à l’étude de l’histoire des juifs de Lituanie. Dans The Promised Land (2013), il montre comment les Litvaks ont contribué à construire l’État lituanien moderne. Tout au long de ses recherches, il a tenu à mettre la lumière sur des figures oubliées, comme celle de Fania Brantsovsky, résistante juive lituanienne et survivante de la Shoah. Grâce à lui, de nombreuses plaques commémoratives ont été dressées à travers le pays. 

La structure a été dessinée par trois architectes lituaniens, Eduardas Chlomauskas, Jonas Kriukelis et Zigmantas Liandzbergis. / Crédits : Pauline Gable

En 1971, les Soviétiques ouvrent à Vilnius un gigantesque Palais des Sports, de style brutaliste. Le site est fermé en 2004. Depuis, Vilius Kavaliauskas défend avec acharnement un plan de rénovation de ce lieu d’exception, pour le transformer en un centre de conférences et de rencontres. Encore cette année, au mois de mars, il a défendu son projet devant le Seimas, le Parlement lituanien. Il juge que l’emplacement et la structure sont exceptionnels. “C’est un Lituanien qui a dessiné le toit en forme de vague pour les Soviétiques”, raconte-t-il à Vytis. 

Problème, la dalle de béton sur laquelle repose le complexe est coulée sur un ancien cimetière juif. Or, une règle religieuse interdit de perturber les sépultures. Des organisations juives locales et internationales refusent donc la reprise de tous travaux trop lourds. Ils voient d’un mauvais œil l’arrivée d’activités commerciales ou événementielles. Leur dévolu porte plutôt sur la transformation comme lieu de mémoire juif. Pour Vilius Kavaliauskas, créer un lieu de brassage, où serait par ailleurs rappelé l’histoire juive de Vilnius, constituerait un bon compromis, en sensibilisant un large éventail de visiteurs. 

De nombreux Juifs originaires de Lituanie ont émigré en France au début du XXème siècle. C’est le cas de l’écrivain Romain Gary, né en 1914 à Vilnius. / Crédits : Pauline Gable

Aujourd’hui, entre 2000 et 6000 Juifs vivent en Lituanie. C’est près de 50 fois moins qu’en 1940. Presque toute trace de leur passage a été supprimée. La ville commémore leur souvenir par des fresques murales et des panneaux indicatifs. 

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