La Lituanie va consacrer 5,4 % de son produit intérieur brut à sa défense en 2026. Par cet investissement inédit, le pays cherche à consolider sa crédibilité dans l’OTAN et à sécuriser le soutien de ses partenaires américains et européens.

Des explosions près de la frontière russe. Dans la nuit du mercredi 25 mars, deux drones ukrainiens transportant des explosifs et destinés à frapper des cibles en Russie ont dévié de leur trajectoire initiale. Un engin a heurté la cheminée d’une centrale électrique en Estonie tandis qu’un autre s’est écrasé en Lettonie. Si « personne n’a été blessé dans l’incident », selon les services de sécurité estoniens, ceux-ci ont néanmoins estimé qu’il s’agissait des effets de « la guerre d’agression à grande échelle de la Russie », rappelant que les affrontements entre Kiev et Moscou sont à la porte de ces pays situés à trois heures d’avion de Paris.
Dans cette région longtemps placée sous le joug soviétique, la menace russe n’a rien d’abstrait. La Lituanie, frontalière de la Lettonie et de l’Estonie, est elle aussi touchée par ce type d’incursions. La semaine dernière, un drone ukrainien s’était déjà abîmé dans un lac en Lituanie alors que les forces ukrainiennes avaient visé le port russe de Primorsk. Ce rappel brutal de la menace russe conforte Vilnius dans sa politique de renforcement de son appareil militaire. En 2026, la Lituanie consacrera 5,4 % de son produit intérieur brut à sa défense, soit près de 5 milliards d’euros. À titre de comparaison, cet effort s’élevait à environ 2 % en 2022, lors du déclenchement de l’invasion russe en Ukraine. Un investissement historiquement élevé qui place désormais Vilnius largement au-dessus de l’objectif des 2 % fixé initialement par l’OTAN. La France, ne consacre quant à elle cette année que 2,1% de son PIB à la défense, soit environ 55 milliards d’euros. Ce chiffre historique propulse également la Lituanie juste devant ses voisins lettons et estoniens, eux aussi engagés dans une course à l’armement pour sécuriser le flanc est de l’Alliance.

Après son intégration à l’OTAN en 2004, la Lituanie avait réduit son effort de défense à moins de 1 % du PIB, allant jusqu’à supprimer la conscription en 2008. « Nous avons sous-investi dans le passé, nous devons rattraper ce retard », reconnaît Deividas Matulionis, conseiller défense du président de la République. Après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, le pays opte pour un revirement stratégique. Dès 2015, la Lituanie rétablit par exemple le service militaire obligatoire pour les jeunes hommes tirés au sort. Ils sont environ 4 500 a être appelés sous les drapeaux chaque année, soit 20% des forces militaires.
« Freiner l’ennemi le temps que les alliés arrivent »
La Lituanie accélère également la construction d’infrastructures pour accueillir, d’ici à 2027, une brigade allemande permanente de 5 000 soldats. C’est la première fois que Berlin stationne autant de troupes en dehors d’Allemagne. Le projet nécessite la construction de logements, de bases et de terrains d’entraînement. Pièce maîtresse de ce dispositif, le site militaire de Rudninkai est en cours d’aménagement pour un coût estimé à 1,4 milliard d’euros.
Si la Lituanie peut s’appuyer sur ses usines de drones et de munitions, elle reste dépendante de fournisseurs étrangers pour les équipements plus lourds. Le pays prévoit d’investir cette année près de deux milliards d’euros pour moderniser son arsenal, incluant des chars, des blindés CV90, des systèmes d’artillerie Caesar et des lance-roquettes HIMARS. « Faute de marché intérieur suffisant, les petits pays se spécialisent dans des productions de niche et dépendent des importations pour leurs systèmes de défense », explique Renaud Bellais, chercheur associé à l’Université Grenoble-Alpes et spécialiste de l’économie de la défense, par ailleurs conseiller institutionnel du PDG de la société MBDA.
Selon lui, l’enjeu est avant tout stratégique pour la Lituanie : il s’agit de confirmer son statut de « bon allié » pour obtenir en retour, l’assistance de l’OTAN. « L’objectif n’est pas de repousser une invasion russe, mais de freiner l’ennemi le temps que les alliés arrivent », précise Renaud Bellais.

Un recentrage vers les alliés européens
Aujourd’hui, la présence de l’OTAN prend la forme d’une force internationale stationnée en permanence à Rukla. Ce groupe de soldats venus d’Allemagne, de Belgique ou des Pays-Bas forme ce que l’on appelle une « présence avancée ». Ce dispositif dit du « fil de détente » repose sur l’idée qu’en cas d’attaque contre la Lituanie, la présence sur le territoire de soldats d’autres nationalités garantit la réaction immédiate des pays concernés. L’objectif est de montrer à Moscou que les membres de l’Alliance sont capables de combattre comme un seul bloc. Au sein de l’OTAN, les États-Unis demeurent le partenaire indispensable de la Lituanie. Washington maintient près de 1000 soldats et des chars lourds Abrams à Pabradė, à seulement 15 kilomètres de la frontière biélorusse. Pour Vilnius, cette présence américaine représente la seule force jugée capable de dissuader la Russie.
Toutefois, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche fragilise cette garantie. L’actuel président américain a plusieurs fois critiqué l’article 5 de l’OTAN, la règle qui oblige les alliés à se défendre mutuellement. Il a en effet menacé de ne pas intervenir pour les pays qui ne dépensent pas assez pour leur armée, et même laissé même planer la menace d’un retrait pur et simple des États-Unis de l’OTAN. « Une alliance, c’est un exercice de foi », rappelle pourtant Renaud Bellais, qui insiste : « Rien dans le traité n’oblige juridiquement un pays à venir en aide à un allié attaqué. »
Un large consensus politique
L’imprévisibilité de Washington incite Vilnius à diversifier ses garanties de sécurité auprès de ses partenaires européens. La France, de son côté, envoie régulièrement des avions de chasse sur la base aérienne de Šiauliai pour surveiller le ciel balte et intercepter les appareils russes qui s’en approchent. Cette montée en puissance de l’Europe ne doit cependant pas se faire au détriment de l’Alliance atlantique, selon les autorités lituaniennes. « Il ne faut pas réinventer la roue », insiste Deividas Matulionis, conseiller défense du président de la République, plaidant pour une Europe de la défense inscrite dans l’OTAN, et venant la renforcer, plutôt que de chercher à la remplacer.

Reste la question de la soutenabilité de cet effort militaire. Si ces dépenses de défense font l’objet d’un large consensus politique, elles représentent un investissement colossal pour un État de moins de trois millions d’habitants. Ce financement repose sur une combinaison de recettes fiscales, de financements européens comme le dispositif SAFE1 et d’un recours maîtrisé à l’endettement. Avec une dette publique d’environ 40 % du PIB, la Lituanie conserve une marge de manœuvre budgétaire supérieure à celle de nombreux pays européens, tout en maintenant son déficit sous la barre des 3 %. À Vilnius, l’équation est claire : face à une menace perçue comme immédiate, le coût de l’inaction est considéré bien plus élevé que celui de l’investissement.
- Security Action for Europe est un mécanisme de prêts de l’UE, lancé en 2025 destiné à financer la défense européenne. Il s’agit de prêts à long terme accordés par la Commission à taux préférentiels, remboursables sur 45 ans pour renforcer l’industrie de défense européenne et l’autonomie stratégique du continent. ↩︎
